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DIKENGA - Le temps qui revient

il y a 19 heures
3 min de lecture

À Quibdó, où le fleuve ne s'arrête jamais, la neuvième édition du Quibdó Africa Film Festival nous invite à regarder le cinéma comme les anciens Bakongo regardaient le temps : comme un cercle, et non comme une ligne.


Quibdó Africa Film Festival 2024, Malecon de Quibdó
Quibdó Africa Film Festival 2024, Malecon de Quibdó

À cinq heures et demie de l'après-midi, sur le quai de Quibdó, le soleil commence à s'enfoncer derrière l'Atrato. Les champas, longues pirogues de bois, rentrent chargées de bananes plantains. Un enfant fait ricocher des pierres sur l'eau brune, quelqu'un monte le son d'une chirimía. Personne ne dit adieu au soleil. Personne, sur cette rive, ne croit que le soleil meurt. Il reviendra demain, comme il est revenu hier, comme il reviendra quand nous ne serons plus là. Cette certitude est si quotidienne qu'elle en paraît banale, et pourtant elle contient une philosophie entière. Les Bakongo l'ont tracée sur la terre il y a des siècles : un cercle, une croix, quatre soleils. Ils l'ont appelée Dikenga.


Le cosmogramme kongo tient dans le creux d'une main et contient l'univers. Sa ligne horizontale, Kalunga, est l'eau qui sépare le monde des vivants du monde des ancêtres. Au-dessus, le soleil naît en Kala, atteint sa pleine force en Tukula et se couche en Luvemba. Sous l'eau, dans l'obscurité de Musoni, il se prépare à revenir. Rien ne finit. Tout passe sur l'autre rive.


Ce dessin a traversé l'Atlantique dans la mémoire d'hommes et de femmes à qui l'on avait tout pris, sauf ce qu'ils portaient en eux. Il a reparu dans les signatures tracées à la craie du Palo Monte cubain, dans les tambours des cabildos, dans les mots d'origine kikongo que l'on entend encore aujourd'hui à San Basilio de Palenque. Pour celles et ceux qui ont voyagé dans la cale des navires, Kalunga a cessé d'être une métaphore : c'était la mer elle-même. Et pourtant, le cercle a survécu à la traversée. C'est aussi une forme de cinéma : une image projetée à travers le temps, qui trouve, de l'autre côté, un écran.

Pendant des siècles, on nous a enseigné un autre temps. Un temps en ligne droite, qui avance vers une chose appelée progrès et laisse derrière lui, comme des gravats, les peuples qu'il a déclarés sans histoire. Hegel a écrit que l'Afrique ne faisait pas partie du mouvement historique du monde. Sur cette ligne, nos morts n'étaient que du passé, et notre avenir une copie. Le Dikenga répond par une géométrie plus ancienne et plus juste : ce qui s'enfonce ne disparaît pas. Cela se transforme. Cela revient.


C'est pourquoi cette édition s'appelle DIKENGA. C'est pourquoi elle pose une seule question, qui est aussi une dette : que faisons-nous de ce qui nous a été transmis ?

Le cinéma connaît la réponse, même s'il lui arrive de l'oublier. Un film commence dans l'obscurité. Il naît quand la lumière de la salle s'éteint, atteint sa plénitude dans le regard de celui qui le voit et s'achève quand les lumières se rallument. Mais il ne meurt pas. Il reste dans le corps du spectateur, dans la conversation à la sortie, dans un geste que quelqu'un répète des années plus tard sans savoir d'où il le tient. Et un jour, quelqu'un le regarde à nouveau. Le film revient.


Du 13 au 18 septembre 2027, Quibdó parcourra ce cercle. Quarante-neuf films d'Afrique et de ses diasporas. Neuf œuvres patrimoniales, oubliées, censurées ou restaurées, qui reviennent à l'écran comme revient le soleil. Des imaginaires nés dans l'obscurité de Musoni. Des voix nouvelles qui apparaissent en Kala. Des cinémas africains dans la plénitude de Tukula. Des mémoires colombiennes qui traversent Luvemba. Et au centre, Kalunga : l'eau, la traversée, l'autre rive.


Frantz Fanon a écrit : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Fanon savait aussi ce que le Dikenga dit sans mots : la mission ne commence jamais à zéro. Elle vient de quelqu'un. Elle s'hérite comme on hérite d'un nom, d'une recette, d'une manière de marcher. Édouard Glissant a revendiqué pour nous le droit à l'opacité. Le cosmogramme ajoute que l'obscurité de Musoni est pleine : c'est une gestation.


Nous ne venons pas à Quibdó pour commémorer. Nous venons transmettre. Nous demander quelles images de nous-mêmes nous voulons laisser à ceux qui ne sont pas encore nés. Décider de ce que nous ferons de celles que nous ont laissées ceux qui ont déjà traversé l'eau.


Le soleil se couche sur l'Atrato. Personne ne dit adieu.

Le cercle continue.

 
 
 

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