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Dialogues atlantiques : convergences cinématographiques Sud-Sud


L’Atlantique a d’abord été un cimetière. Une étendue d’eau si vaste qu’elle pouvait contenir des millions de corps arrachés à leurs terres, et les engloutir sans laisser autre chose qu’une mémoire fragmentée, transmise par bribes. Mais au fil du temps, cette même mer est devenue autre chose : un corridor, un espace de signaux envoyés d’une rive à l’autre, une sorte de ligne téléphonique instable où l’Afrique et sa diaspora se reconnaissent et se renvoient des images. Aujourd’hui, les cinémas africains et latino-américains, longtemps tenus dans des marges parallèles, découvrent qu’ils se regardaient déjà sans se voir.


Sembène et Rocha : deux caméras, une même colère

Au milieu des années 1960, sur deux continents différents, deux hommes s’acharnent à faire entrer la réalité dans le cadre. À Dakar, Ousmane Sembène, ex-docker devenu romancier puis cinéaste, invente ce qu’il appelle un “cinéma de liberté”. À Rio de Janeiro, Glauber Rocha, jeune réalisateur brésilien, pose les bases du Cinema Novo. Ils ne se rencontreront jamais, mais leurs films se parlent comme s’ils partageaient une salle de montage commune.

Rocha proclame une “esthétique de la faim” : plutôt que de cacher la pauvreté du Nordeste, il la place au centre, la transforme en matière première. Sa caméra tremble, le montage coupe à vif, la violence formelle refuse au spectateur toute position confortable. Sembène, de son côté, filme les désillusions de l’après-indépendance "Mandabi, Xala" avec un réalisme qui n’a rien de naturaliste : chaque plan vise les nouvelles élites, chaque scène expose les continuités entre pouvoir colonial et pouvoir postcolonial.


Les deux hommes parlent de “caméra-fusil”. La formule a quelque chose de programmatique : l’image ne doit pas simplement documenter, elle doit frapper. Le cinéma n’est plus un divertissement, mais un projectile lancé contre la façade bien tenue des récits officiels. À des milliers de kilomètres, face à des structures d’oppression similaires, émergent des réponses esthétiques étonnamment parallèles, comme si le dialogue Sud-Sud, longtemps empêché, avait trouvé une voie oblique.


Le Pacifique colombien tourne le regard vers l’Afrique

Sur la côte pacifique de la Colombie, à Quibdó, la géographie dit déjà beaucoup : forêt dense, fleuve large, routes rares. Chocó est l’une des régions les plus afrodescendantes du pays, plus de 90% de la population revendique des origines africaines et pourtant, dans le cinéma national, cette présence est souvent réduite à un arrière-plan.

Quand le Pacifique apparaît à l’écran, c’est généralement sous des angles convenus : violence liée au narcotrafic, pauvreté spectaculaire, communautés décrites comme “en retard”. Les personnages afro-colombiens y sont décor, contexte, signe d’authenticité, mais rarement sujets complexes de leurs propres histoires.


Depuis 2019, le Quibdó Africa Film Festival propose un autre plan. Des écrans sont installés sur le Malecón, et des films venus du Sénégal, du Nigeria, du Kenya, d’Afrique du Sud y sont projetés en plein air. Les spectateurs, nombreux, regardent ces récits africains non comme des curiosités lointaines, mais comme des miroirs obliques.

Ce geste est tout sauf anodin. Il affirme que le Pacifique colombien ne se réduit pas à une périphérie nationale mais s’inscrit dans une géographie plus vaste, un archipel culturel qui relie Quibdó à Dakar, Lagos, Nairobi. Il offre aux communautés afrodescendantes l’expérience rare de se voir dans des histoires produites par des personnes noires pour des publics noirs, ailleurs. Le festival, littéralement, retisse l’Atlantique, le transforme d’océan de séparation en couloir de circulation d’images.


Les festivals, ou comment déplacer le centre de l’écran

Septembre à Quibdó, février à Ouagadougou pour le FESPACO, mai à Tarifa pour le FCAT, juin à Durban pour le DIFF : à force de points lumineux disséminés sur la carte, un réseau se dessine. Ces festivals, souvent modestes en moyens mais ambitieux en intentions, remplissent des fonctions très concrètes. Ils permettent à des films qui n’entrent pas dans les circuits commerciaux classiques d’exister, de voyager, de trouver leurs publics. Ils offrent des lieux de rencontre entre réalisateurs, producteurs, critiques, où peuvent naître des collaborations futures.


Mais au-delà de la logistique, il se joue autre chose. Pendant quelques jours, dans ces espaces, le cinéma africain et afrodiasporique cesse d’être une programmation spéciale, une section “monde” en marge d’un festival dominé par l’Europe et les États-Unis. Il devient le centre de gravité. Ce sont ses esthétiques, ses urgences politiques, ses manières de raconter qui définissent la conversation.

Quand une place de Quibdó applaudit un film nigérian, quand Ouagadougou débat jusqu’à la nuit tombée d’une satire venue de Dakar, quand un public se reconnaît dans un récit tourné à des milliers de kilomètres mais traversé par les mêmes lignes de fracture, on assiste à autre chose qu’à une simple projection. C’est une lumière collective qui s’allume, non pas imposée par Hollywood ou les anciennes métropoles coloniales, mais choisie, organisée, désirée par les communautés qui la regardent.


Imaginer des coproductions Sud-Sud

Reste une question, récurrente dans les discussions de couloir des festivals : et si l’avenir passait par des films fabriqués ensemble, entre Suds? Les coproductions Afrique / Amérique latine existent, mais elles demeurent des exceptions. Les obstacles sont connus : distances, langues, bureaucraties, modèles de financement peu compatibles, réseaux de diffusion qui s’ignorent.

Et pourtant, les scénarios possibles abondent. On peut imaginer un film coproduit entre le Sénégal et la Colombie, racontant les trajets invisibles qui relient l’Afrique de l’Ouest au Pacifique colombien, des bateaux négriers aux trajectoires contemporaines de la musique, de la spiritualité, de la cuisine. On peut imaginer des équipes techniques mixtes, où un chef opérateur brésilien travaille avec un ingénieur du son ghanéen dans les rues de Bahia ou de Lagos. On peut envisager des sorties coordonnées dans les festivals africains et latino-américains, produisant non pas un simple “buzz”, mais de véritables conversations transatlantiques.


À condition, toutefois, de ne pas rejouer, à une autre échelle, les asymétries anciennes. Ces collaborations ne peuvent pas être des projets Nord-Sud déguisés, où un partenaire extérieur détient l’essentiel de l’argent, des droits et des décisions. Elles n’ont de sens que si elles sont réellement horizontales, fondées sur un respect mutuel et un partage clair des ressources, du pouvoir créatif, des bénéfices.

Pour l’instant, ce cinéma Sud-Sud reste plus facile à imaginer qu’à financer. Mais les bases sont là : des convergences esthétiques, des luttes parallèles, des festivals qui jouent le rôle de carrefours, des communautés diasporiques qui gardent vivante la mémoire des circulations anciennes.


L’Atlantique noir comme atelier permanent

Depuis Paul Gilroy, on parle d’“Atlantique noir” pour désigner cet espace mouvant que dessinent les trajectoires de la diaspora africaine entre Afrique, Amériques, Caraïbes, Europe. Ce n’est pas une région sur une carte, mais un champ de forces, un ensemble de routes empruntées par des musiques, des langues, des croyances, des luttes.

Le cinéma, à sa manière, participe de cette géographie mouvante. Chaque film qui traverse l’océan emporte avec lui des formes, des questions, des accents. Chaque festival qui programme, à Quibdó, un film tourné à Lagos, ou, à Dakar, un documentaire tourné dans le Pacifique colombien, ajoute une ligne de plus à ce réseau.


L’Atlantique, dans ce mouvement, ne se réduit plus à un traumatisme fondateur. Il devient un atelier, un lieu de travail commun où se fabrique un imaginaire visuel refusant la séparation imposée par l’histoire coloniale. Les cinéastes africains et afrodiasporiques, souvent sans le savoir, composent ensemble un atlas de films qui dessine une autre carte du monde.


Dans le dernier article de cette série “NOIR : De l’ombre imposée à la lumière choisie”, développée dans le cadre du Quibdó Africa Film Festival, il sera question de ce que ce regard afrodisruptif fait, au-delà du cinéma, aux cadres mêmes de la connaissance : comment il oblige universités, critiques, institutions culturelles à revoir leurs grilles de lecture.


 
 
 

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LE QUIBDÓ AFRICA FILM FESTIVAL 

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